Le temps est toujours prévu au "mauvais fixe".
J'ai donc décidé de partir en Égypte, du moins dans mes souvenirs en mai 2005.
Un soir donc fin avril mon "p'tit frère Pétu" m'appelle à la maison et commence un délire comme seul il sait le faire.
-"Imagine-toi sur un bateau...... remontant le Nil..."
-"Oui d'accord et puis..."
-"Donc tu prends une semaine et je t'emmène faire une croisière en Égypte!"
-"Euh! mais c'est que j'ai mes contrôles de fin d'année juste à ce moment-là, j'ai demandé en plus que la date soit retardée, que ce ne soit pas aussi tôt que les années précédentes..."
-"Tu te débrouilles..."
Vous pensez bien: mon rêve que de visiter ce pays qui ne nous semble pas si étranger, par les histoires que l'on nous compte depuis que l'on est tout petit, et qui sont bien ancrées dans nos mémoires, les pharaons, les pyramides, Louksor, Karnak, Assouan, Abou Simbel...
Le lendemain, à la première heure , je vais voir mon directeur, Gérard Gastinel à cette époque, qui commence par durcir un peu la bride, mettant un frein à ma demande: c'est le boss!
-"On ne peut pas déplacer le concours de flute, il faut que les élèves répètent. C'est un casse tête!"
Et moi, docile, la tête un peu baissée, je lui dis que je n'aurai jamais plus une telle opportunité, que cela m'est offert, et que l'on peut déplacer les épreuves, j'ai vu que c'était possible avec le sous-directeur, et je lui lance l'appât.
-"Vous êtes allé en Égypte, vous connaissez ce pays merveilleux..."
Il part au quart de tour, et me raconte ses blagues organisées durant sa propre croisière, une épopée... de 15 jours , c'est un Directeur.
-"Bon, ça va, on va arranger cela."
Il ouvre son grand cahier Monooprix, prend son crayon gris, sa gomme...
-"Donc la flûte.... le clavecin...déposez vos jours à l'administration et indiquez vos heures de remplacement."
Comment ai-je pu faire une telle tractation sans me dégonfler?... mais c'est réussi, je peux partir.
De main de maîtresse, je remplace mes cours avant le départ, les examens seront passés, les heures de remplacement comptabilisées, les étudiants ont réussi leurs épreuves, tout est en règle, je pars tranquille.
Voyage via Marseille en bus de Nice, avion à minuit pour Louksor, arrivée heure locale disons 4h30 du matin. Et commence alors la Croisière durant une semaine, le long du Nil, par 45° de chaleur, l'exotisme, les palmiers séculaires, les sourires des égyptiens qui ont encore le rythme de leurs lointains ancêtres, pliés en deux au dessus de leur terre, bêchant et creusant des sillons, les enfants se baignant dans une eau que l'on nous a recommandé de ne pas boire, les femmes qui travaillent aussi, durement, on parcourt, au rythme des eaux tranquilles, accompagnés par la vision des vaches sombres, lascives, qui se protègent de la chaleur sous les palmiers, les seuls animaux susceptibles de mouvement rapide étant les petits ânes blancs qui courent en tirant de petites charrettes, des kilomètres qui nous mèneront sur le circuit touristique de l'Égypte: Edfou, Kom Ombo, Assouan, Philae, le lac Nasser, Louksor, Karnak, les îles Éléphantines.
Nous serons des sauvageons indisciplinés Pétu et moi-même, n'écoutant pas les guides, allant de notre propre chef faire des photos, à droite, à gauche mais pas vraiment où ils veulent nous amener, on fera semblant de se perdre dans le souk de Louksor, étant comme chez nous, sans soucis, aucune inquiétude, acceptant avec conviction les palabres à n'en plus finir pour acheter une pierre de soleil et un lapis-lazuli , faisant semblant de parler italien, très fort avec force mouvement des bras, pour décourager les hommes nous proposant des tours en calèche; une cure de karkadé, tisane fraiche et acidulée aux fleurs d'hibiscus rouges, un café mémorable aux îles Éléphantines, broyé et grillé à même le sable, infusé dans une cafetière qui n'en avait que le nom, versé dans une tasse de l'époque d'Akénaton, mais quelle merveilleux et inoubliable goût.
Chaleur étouffante, lumière qui écrase les couleurs, Philae et son temple de Trajan, la vallée des Rois dans un désert de pierre, les colosses de Memnon, découverte de l'allée des béliers, hiéroglyphes racontant les faits et gestes des guerriers, des vainqueurs, des vaincus, la bataille de Kadesh sur la plupart des façades des temples.
Son et lumière à Karnak, une émotion à nulle autre pareille en levant la tête par une nuit étoilée pour voir ces hautes colonnes, toujours debout, marche lente dans l'obscurité accompagnée par la voix de Jean Piat -tiens le monologue est en français?- la larme au coin de l 'œil vite chassée de la main...l'histoire est là, le temps s'est arrêté, depuis de nombreux siècles.
Le lever à 2 heures du matin pour Abou Simbel, l'arrivée au dessus du temple éclairé dans la nuit.
-"Quelle idée de nous faire venir si tôt, il fait nuit!!!"
Oui, mais alors que l'on contourne le lieu, un lever de soleil exceptionnel dans le silence, au dessus du lac, peu de monde, uniquement notre groupe, trente personnes à tout casser, les gardiens debout comme s'ils ne s'étaient pas couchés pour nous attendre et nous accueillir, avec un large sourire silencieux, une énorme clé sortie de leur djellaba grise pour ouvrir les immenses portes des deux temples dédiés à Ramsès et Nefertiti. L'intérieur nous happe, nous en perdons la parole. Il n'y a que les yeux pour s'exprimer. Les Dieux sont là, palpables, secrets, qu'ont ils à nous raconter sur l'Éternité ?
Quels colosses pour soutenir l'ensemble de l'édifice. Inoubliable impression.
Lorsque nous quitterons les lieux à 7 heures, les cars de touristes, les "vrais ", commenceront à affluer: 3000 visiteurs par jour!
Quel enthousiasmante fébrilité je retrouve à ces souvenirs, quelle chance d'avoir accompli ce périple. J'espère y retourner avec Alain, un de ces jours, avec un appareil numérique cette fois, car les photos que vous voyez ont été scannées d'après les originaux en argentique, d'où la petite bande noire sur certains côtés.
Je comprends pourquoi un certain chef d'état français aimait y aller fin décembre... les bords d'Assouan avec le ballet incessant et gracieux des felouques aux grandes voiles virevoltantes sous les vents chauds du Nil...
Merci Pétu, mon tendre petit frère!
Doux rêves à vous.
J'ai oublié d'ajouter que mon Ninou qui , lui , gardait les chats et la Pita Figa, m'avait offert à cette occasion un parfum d'Hermès "Un jardin sur le Nil".
A chaque fois que je me vaporise de ses tendres effluves, je suis sur le bateau, dans ma chambre, près de la coiffeuse, fin prête à prendre la vie des deux mains.