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JUILLET...SI CHALEUREUX...

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mercredi 9 février 2011

MARIE...


Un mercredi qui pourrait  être comme bien d'autres...
journée particulièrement harassante par la densité des cours. Les enfants n'étant  pas scolarisés ce jour-là ils  vont parfaire leur connaissance musicale, système éducatif complémentaire souvent choisi par les parents. 

Je  commence cette journée par des minots de 3 à 5 ans: accompagnée de Fifi le percussionniste, Martine s'active, chante, danse, improvise sur un mode pentatonique ou  pour le deuxième groupe guère plus grand, suite à l'exploit de Louise qui toute ravie m'apprend fièrement qu'elle a fait sa première tarte aux pommes,  invente la chanson:
 
"j'ai fait une tarte aux pommes couverte de confiture
avec des grains de raisins et des petits pépins"

Quelque chose comme ça...  on danse,  on tape sur des lames de métal accordées, on frappe dans les mains, on secoue des maracas en forme d'œuf, on rit, un bon moment de gaité offert par la pratique de la  musique à ces jeunes enfants plein de vie.

Arrive midi: Je retrouve exceptionnellement mes enfants autour d'un repas au restaurant, on discute à bâton rompu, le coca accompagnant de ses bulles les rires et câlins, on s'échange  les dernières nouvelles de la semaine.
Un excellent moment partagé.
Reprise des cours à 13h30 pour cette fois-ci 45 minutes de chants, lecture de notes, rythme et j'en passe.  Il faut vous dire que je travaille les mercredis dans ma commune, prêtant main forte à la petite structure qui offre aux habitants de la vallée des cours de musique.
Je me suis donc remise à donner des cours de formation musicale -solfège, disait-on avant- entre deux élèves de clavecin pour aider l'école en déficit momentané de professeur.



Quarante cinq minutes de répits avant de prendre exceptionnellement la voiture pour Lucéram...
Difficile de trouver une place aujourd'hui, dans ce village  du moyen pays niçois. 
Je parcours les rues étroites de ce lieu animé à Noël par de belles crèches;  des groupes de personnes attendent sur la place du village, je suis d'un pas lent d'autres personnes,   dans un silence religieux, on peine à monter là- haut .
Je retrouve  parlant du regard, sans mot, des élèves musiciens de 5ème d'horaires aménagés du conservatoire de Nice, ils ont tous une rose blanche à la main, ils sont comme engourdis, dans une sorte d'immobilité inhabituelle, ils échangent, brièvement.
Je préfère rentrer avec discrétion dans l'église remplie de personnes alors inconnues. Des lunettes noires pour certains, des yeux gonflés pour d'autres; je me place dans un coin à côté d'un vieux monsieur assis sur un banc de bois inconfortable, tenant sa canne au manche arrondi, le pouce recouvert d'un sparadrap, il  ne dit rien, attend.
Les tableaux de Bréa sont là, magnifiques, les personnages enluminés nous observent, la Sainte vierge et son enfant nouveau-né, Sainte Marguerite terrassant un dragon à la gueule d'hippopotame édenté, Saint François d'Assise dans sa robe de bure élimée; les anges aux joues rebondies en stuc blanc sont quelque peu recouverts à des endroits de leur anatomie de toile d'araignée; ils invectivent, le poing serrant un objet à tout jamais disparu; Les séraphins chantent bouche fermée des airs anciens que seuls les saints peuvent entendre. Les guirlandes de roses rouges délavées par le temps débordent avec grâce des représentations picturales laissées par des peintres inconnus.

L'assemblée de plus en plus nombreuse s'infiltre, attendant immobile; le poids du corps passant d'un pied sur l'autre, je serre mon manteau, il fait humide,  froid, il s'ensuit des moments de calme indéfinissables parcourus de frémissements imperceptibles. 
Des musiciens sont installés sur le devant, je vois quelques clarinettistes, un ami trompettiste, je reconnais un enseignant de musique en collège, notre directeur est là, sérieux,  recueilli, la conseillère aux études installe la classe de cinquième, regroupée sur le devant, une rose blanche à la main, fleur qui penche, inexorablement, se lamentant, à sa manière, de perdre un peu plus à chaque seconde de sa prestance. Je  croise le regard de collègues, professeurs de piano, eux même parents d'adolescents  de cette classe.
Un nouveau silence...un nouvel instant d'immobilité, impalpable, on retient nos souffles, on cherche dans les yeux des Saints du réconfort, un semblant de chaleur.
Puis le glas se fait entendre,  deux coups, le troisième  toujours plus en attente, il réitère son rythme morbide, lent, à plusieurs reprises, le troisième coup toujours de plus en plus retardé, accompagnant la longue procession,  qui  doit serpenter le long des rues pentues du haut village, difficile avec ces pavés glissant, ces marches larges et inégales, les hommes haletant, marchant d'un pas quelque fois maladroit, qui ne peut se permettre la moindre faute, la moindre secousse, portant par groupe de quatre avec effort deux cercueils.

Marie et sa maman Martine qui dans un accident de voiture ont quitté le monde des vivants dans la nuit de jeudi à vendredi en rentrant chez elles.
Des gerbes rondes, ovales, de roses pâles devancent l'arrivée des boites longilignes... 
Laquelle contient Marie, laquelle contient la maman?
Les pleurs se font alors entendre, lancinants, de plus en plus présents, un crescendo de lamentations qui ne sont plus retenues, au passage des défuntes, libérant les larmes si douloureuses à refouler,  les jeunes sont effondrés, ils doivent supporter l'inimaginable. 
Marie est là toute proche, à côté d'eux, à l'intérieur de cette enveloppe de bois vernis, recouverte de gerbes de roses blanches, leur amie d'enfance, leur amie de classe, tout juste 12 ans,  enfermée à jamais dans cette caisse qui sera bientôt recouverte de terre, ce petit lutin que je faisais travailler chaque lundi en musique d'ensemble, lui demandant:
-" Mais pourquoi tu fais ce son bizarre en soufflant dans ta clarinette, tu ne l'entends pas?"
Et elle cherchant avec malice à comprendre mon desiderata...
-"Cela doit être mon anche!!!!"

Petite Marie aux yeux curieux, pleine de sourires, d'humour, de vie, de longs cheveux noirs et bouclés, entourant son petit visage, petite Marie, que j'aimerais te retrouver lundi prochain. Que ne donnerai-je pour à nouveau de demander:
-"Mais pourquoi ce drôle de son?" 

Mais dans cet abime de larmes, de sanglots, de peine incommensurable, tu vogues vers d'autres lieux inconnus de nous tous, les vivants; es-tu accompagnée par ta maman, te couve-t-elle de ses nouvelles ailes d'ange pour te protéger?

L'homme à la grande robe blanche ornée de broderies dorées nous accompagne dans notre tristesse par les mots d'Amour, de souvenirs, de mémoire. Il est ému et lorsqu'il parle du baptême de cette enfant vive et si souriante, les jeunes élèves tombent dans des malaises profonds. On en évacue deux qui par  leurs sanglots continus ne retrouvant plus leur respiration sont au bord de l'évanouissement.
La famille est au désespoir, le père effondré, le jeune frère  également, les lamentations des amis  de la famille devant ce que l'on nomme injustice...
"si jeunes, si belles, en pleine santé, remplies d'énergie, de projets...."
La vie peut être si dénuée de sens en cet instant.

La fin de la cérémonie est  accompagnée de musique, les fleurs repartent vers leur destination finale, les cercueils font le chemin en sens inverse, un signe de croix, à leur passage, le monde, silencieux, suit le cortège vers le  bas du village,  retenant sa marche, certaines personnes s'expriment, avec beaucoup d'émotion, parlant de ceux qui restent; la voiture de Marie est escortée vers le cimetière par ses jeunes ami(e)s de classe, la rose blanche baissant sa tête paumée et parfumée.

Je quitte  les lieux, aussi discrètement que je suis venue, par les petites rues silencieuses que je connais si bien, l'âme en peine,Marie a du joué ici, lorsqu'elle était gamine, à trappe-trappe, au chat perché, la petite place du haut avec son lavoir où elle a du s'abreuver de cette eau si limpide pour se désaltérer. Un dernier regard sur les voitures fleuries de blanc et de rose pâle qui avancent lentement, sur les jeunes musiciens, défaits mais malgré tout courageux, que je retrouverai vendredi.
Je songe  pleinement aux miens dans mes  pensées...

 Après cette  cérémonie d'adieu, ayant  déplacé quelques cours, il me reste à finir la journée en enseignant à des adultes  sympathiques, plus ou moins en activité ou à la retraite qui pour assouvir leur soif de musique viennent prendre des cours de solfège... Je ne leur parle pas de cette après-midi.

Pourquoi ai-je fait un cours si vivant comme si de rien n'était alors que le petit visage rieur de Marie ne me quittait  pas.
Pourquoi ai-je trouvé le ciel si bleu en sortant de l'église, les montagnes de Lucéram plus nettes et plus découpées qu'à l'accoutumé, les couleurs plus lumineuses?
J'ai respiré si profondément dans la fraicheur de l'instant...


La vie a repris son cours, j'ai une pensée d'affection ce soir, pour cette famille en plein désespoir  qui va passer bien du temps à soigner la peine de la perte définitive d'êtres  si chers, si proches, si jeunes.

Et maintenant, en cette fin de journée, j'écris ces quelques mots pour fixer le  souvenir de cette journée, sans larmoyer...
  Je ne t'oublie pas MARIE. 






18 commentaires:

  1. Martine, comme je comprends votre tristesse ce soir...

    Affectueusement.

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  2. Très émouvant, de telles disparitions laissent sans voix...

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  3. Il n'y a rien à dire, sinon souhaiter de l'apaisement à cette famille éprouvée.
    Anne

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  4. très triste..et la vie continue..une pensée pour cette famille..

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  5. Très émue à la lecture de tes lignes Martine, pour avoir moi aussi accompagné parfois des élèves de cette façon, je puis t'assurer qu'on fait son cours suivant comme si de rien n'était certes, mais le souvenir et la tristesse de ces moments restent ancrés en nous. Des années après on a encore, pour le jeune disparu, parfois, sans savoir pourquoi, une pensée émue, un petit souvenir surgit de ci, de là... On n'oublie pas. Ce sont des heures terribles pour les proches, mais tous, même les simples connaissances, participent à la peine de la famille. Tu as raconté Marie avec émotion et nous avons, même de loin, même pour une inconnue, compatit sincèrement. TOn billet est un superbe hommage.

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  6. Je suis sans voix, pétrie d'émotion à la lecture de cette page. Il y a trop d'injustice dans la vie...
    Mes pensées vont à la famille de Marie et de sa maman ainsi qu'à tous ceux qui les ont connues.

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  7. Sans voix. et sans mots. le silence parlera pour moi.

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  8. Martine, je suis vraiment désolée pour votre élève Marie et sa maman. C'est tragique.

    Linda

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  9. Sale période, Coco vient aussi de perdre une amie d'une maladie orpheline : 15 ans et encore tant de projets !

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  10. Martine les mots sont inutiles ma pensée va au mari et père et à l'enfant, pour vous je sais combien vous compatissez aux malheurs des gens et c'est un réconfort pour eux.

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  11. Oh Mon Dieu ....
    Je ne sais que dire ... ton récit n'est que peine qui fait si mal.
    Je t'embrasse.
    Marie-Ange

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  12. Martine, pourrais-tu me donner le nom exact de cette rose magnifique que tu as mise en photo pour illustrer ce triste hommage. J'adore cette rose ancienne et rêve d'en avoir à la maison. Merci d'avance.

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  13. Il s'agit du célèbre rosier Pierre de Ronsard.

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    1. En effet , je me permets ci-joint, de vous renvoyer vers ce lien :http://wwwlaboite.blogspot.com/2011/06/roses-pierre-de-ronsard-delicieusement.html.
      Il s'agit de mon Blog, que je vous fais néanmoins découvrir par plaisir.
      Sans vouloir bien-sûre agir avec maladresse face à cette douleur qui vous tourmente .En ayant lu ce texte affligeant de tristesse. Merci et Bonsoir

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  14. Merci Martine ! C'est gentil de m'avoir donné si rapidement cette info. Je note ça tout de suite :-)

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  15. Martine,
    J'ai lu bien sûr ton billet et l'émotion s 'est emparée de moi...tellement fort que j'ai du la laisser se décanter un peu...quelle tristesse pour cette famille décimée et comme la Vie peut se montrer cruelle.

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  16. Et on doit malgré cet immense chagrin continuer notre route.
    Je vous embrasse, Martine.

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